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L'EGLISE, ENTRE CHEMIN DE
CROIX ET RENOUVEAU
Face aux abus sexuels,
la désolation et le pardon du pape ne suffisent pas
LE MONDE | 09.04.10 | 14h08 • Mis à jour le 09.04.10 | 14h08
http://www.lemonde.fr/web/recherche_breve/1,13-0,37-1120446,0.html
Jean-François Bouthors, Christine Pedotti, Anne Soupa,
Guy Aurenche... (voir les signatures au bas du texte)
Devant les actes de pédophilie dont se sont rendus coupables des
prêtres catholiques, dans plusieurs pays du monde, devant la souffrance
des nombreuses victimes et de leur famille, devant l'indignation que suscitent
les révélations qui se succèdent, nous ne pouvons
rester silencieux. Ces drames nous blessent et nous indignent. Mais nous
ne pouvons nous contenter des déclarations des autorités
institutionnelles de l'Eglise. Il ne suffit pas que Benoît XVI écrive,
comme il l'a fait aux évêques d'Irlande, qu'il partage le
désarroi et le sentiment de trahison que de tels actes inspirent.
Il ne suffit pas qu'il dise qu'il est "vraiment désolé".
Il est certes nécessaire qu'il s'adresse avec fermeté à
ceux qui se sont rendus coupables de tels actes, nécessaire également
qu'il reproche aux responsables de l'Eglise leurs manquements dans le
traitement de ces affaires. C'est bien le moins qu'il puisse faire. Cependant,
c'est passer sous silence... le silence qui a très longtemps accompagné
ces situations. Elles ne sont pas nouvelles. Bien avant que nos sociétés
ne se soient fortement sécularisées, de tels actes ont été
commis, et la littérature en témoigne largement. Mais il
était d'usage parmi les chrétiens de ne rien dire, de détourner
les yeux, de ne rien ébruiter en espérant que le linge sale
serait lavé en famille par ceux qui exerçaient l'autorité.
Non seulement on a longtemps considéré que ces affaires
ne relevaient pas de la justice civile, mais encore on ne demandait jamais
ce qu'il en était de la justice ecclésiastique. Cette dernière
s'exerçait dans le secret, mais abandonnait du même coup
deux des fonctions essentielles de toute véritable justice, celle
d'intervenir devant le peuple - en le représentant comme un tiers
entre la victime et les coupables - et celle de l'exemplarité de
la peine en vue de dissuader d'autres fautifs potentiels.
Dans de telles conditions, faute de manifester publiquement la réparation
exigée du coupable, le pardon finit par être dénaturé
parce qu'il ne peut s'exercer dans la clarté. De surcroît,
quand on sait que souvent les abuseurs ont été eux-mêmes
abusés dans leur enfance, sans que leur soient donnés les
moyens de reconstruire en eux ce que le crime a détruit, ce silence
apparaît comme un facteur constitutif de la possibilité de
nouveaux drames...
Ce silence n'est pas seulement le fait de l'institution. C'est aussi celui
des chrétiens ordinaires, qui n'ont pas toujours tout ignoré
de ce qui se passait dans telle ou telle paroisse, dans telle ou telle
école, dans tel ou tel mouvement. Certes, ils étaient aussi
victimes du statut de "mineur" dans lesquels les a entretenus
la société cléricale. Mais cela n'empêche pas
que nous portons tous une part de la faute.
On aurait tort d'isoler les actes pédophiles de toute une série
de comportements qui ont profondément blessé nombre de personnes,
notamment des pratiques intrusives sinon inquisitoriales, et culpabilisantes
dans l'exercice du sacrement de pénitence. Des enfants et adolescents
ont pu en être profondément troublés à des
âges où se forme la personnalité intime et l'on sait
à quels drames peuvent conduire ce que des psychanalystes appellent
des "meurtres d'âme". Des couples aussi en ont profondément
souffert. C'est en fait tout un rapport à la sexualité,
dans l'Eglise catholique, qui doit être interrogé, dans ce
qu'il a parfois, paradoxalement, de pornographique, par une fixation obsessionnelle
sur le sexe comme objet.
Plus largement, ce sont aussi, dans l'exercice de l'autorité et
de la responsabilité, des comportements qui ressortissent du fantasme
de toute-puissance, qui ont blessé et continuent d'offenser, faute
de reconnaître l'autre comme une personne à part entière,
pour le tenir dans une position de mineur. Comment ne pas voir que ce
tissu de comportements est un des grands obstacles à la transmission
de la foi ? Comment ne pas voir qu'il jette un voile sur la "parole
de vie" dont l'Eglise "peuple de Dieu" est en charge ?
Nous ne pouvons pas nous laver les mains de cet état de fait. Nous
avons été à la fois victimes et participants de ce
qu'il faut bien appeler "une structure de péché".
Certes, il y a des fautes et des crimes précis - et il importe
absolument d'une part qu'ils soient examinés par la justice civile,
et d'autre part que la justice ecclésiastique les sanctionne publiquement
- et il n'est pas question de les faire disparaître dans une forme
de responsabilité collective. Cependant le péché
de l'Eglise et de ses serviteurs, nous devons tous y faire face.
Parce que nous voulons vivre pleinement notre baptême, nous entendons
assumer notre responsabilité de membres de l'Eglise. Dans ce drame,
nous sommes solidaires : la honte de l'Eglise est la nôtre, et il
importe, pour en finir avec le silence et la perversité qui s'y
dissimule, que nous ne nous contentions pas du pardon des évêques
et de la désolation du pape.
Il importe que nous, catholiques, en demandions aussi pardon - au nom
de toute l'Eglise, parce que nous sommes l'Eglise -, aux victimes. Alors,
pour tous ceux qui voient dans ces crimes des raisons de douter que le
Christ est lui-même amour, vérité, liberté
et justice, pourra s'ouvrir de nouveau la possibilité de l'accueillir
comme authentique sauveur.
Ne pas avoir le courage de demander pardon, et ne pas s'engager à
faire changer les modes de gouvernance dans l'Eglise, c'est ouvrir la
porte à l'emballement des accusations et des fausses justifications,
à l'enchaînement des rancoeurs sordides, à la désignation
de boucs émissaires...
Les yeux fixés sur le Christ, nous demandons pardon aux victimes.
Après qu'un tel mal a été commis, lui seul peut aider
à trouver les chemins de la vérité, de la justice
et de la paix.
Jean-François Bouthors, éditeur et écrivain ;
Christine Pedotti, éditeur, écrivain et cofondatrice de
la Conférence des Baptisé-e-s et du Comité de la
Jupe ;
Anne Soupa, rédactrice en chef de Biblia, cofondatrice de la Conférence
des Baptisé-e-s et du Comité de la Jupe ;
Guy Aurenche, avocat et président du Comité catholique contre
la faim et pour le développement ;
Jean-Pierre Rosa, éditeur ;
Gabriel Ringlet, théologien et vice-recteur émérite
de la faculté de Louvain ;
Gilbert Caffin, oratorien et théologien ;
Bernard Perret, économiste ;
Monique Hébrard, écrivain et chroniqueuse à La Croix
;
Mijo Beccaria, présidente du Bureau international catholique de
l'enfance ;
Jean Delumeau, historien ;
René Poujol, ancien directeur de la rédaction du Pèlerin
;
François Vaillant, philosophe et théologien ;
François Euvé, doyen de la faculté de théologie
du Centre Sèvres ;
Dominique Chivot, journaliste ;
Claude Plettner, écrivain et éditeur ;
Jean-Claude Petit, président du Centre national de la presse catholique
;
Daniel Duigou, prêtre, psychanalyste et écrivain ;
Henri Madelin, théologien ;
Helena Lassida, économiste ;
Catherine Grémion, sociologue ;
Henri Tincq, journaliste ;
André Gouzes, théologien ;
Gérard Testard, responsable d'association ;
Aimé Savard, journaliste.
Article paru dans l'édition du 10.04.10
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